« Respecter sa peur, dialoguer avec elle, peu à peu l’amadouer, apprendre à la connaître pour l’apprivoiser. »

Ciel d’acier de Michel Moutot

cieldacierEditions Points – 440 Pages
Publié en avril 2016 – 7,95 €

Quatrième de couverture :

Chalumeau en main, John LaLiberté, ironworker comme ses ancêtres, sectionne l’acier à la recherche de survivants. Les Twin Towers viennent de s’effondrer sous ses yeux. Depuis le premier rivet porté au rouge dans un brasero, jusqu’à la construction de la Liberty Tower, six générations de Mohawks ont bâti l’Amérique. La légende dit qu’ils n’ont pas le vertige. Peut-on apprendre à maîtriser sa peur ?

Avis personnel :

Le livre s’ouvre sur les tours jumelles du World Trade Center qui se sont effondrées. John LaLiberté, un indien Mohawk, est ironworker ou « monteur d’acier ». Lorsqu’il voit la catastrophe arriver, il comprend que son aide sera requise. En effet, pour que les pompiers et policiers puissent se frayer un chemin pour trouver des victimes, il va falloir déblayer les décombres et seuls ceux qui construisent ces immeubles peuvent le faire. Le voilà sur un chantier phénoménal. Le désespoir et l’acharnement des premières semaines laissent place à une action pesante durant des mois. Lorsque plus personne ne peut être trouvé, il faut tout de même tout évacuer pour espérer retrouver le moindre indice sur les personnes présentes durant l’attentat.

Pour nous les monteurs d’acier indiens, ces gratte-ciel seront nos pyramides d’Égypte, notre Empire State Building, nos chefs d’œuvre. Nos pères, nos grands-pères, et leurs ancêtres avant eux ont bâti les ponts, les villes, les monuments de l’Homme blanc. Les passerelles, les montagnes de fer, les cités de l’Amérique. Avant l’invasion de nos terres, nous étions des charpentiers, des bâtisseurs de longues maisons. Quand les anciens ont compris qu’ils ne pourraient pas vaincre les envahisseurs venus de l’Est, ils ont gagné par leur travail, leur sueur, leur courage et leur sang leur place dans ce nouveau monde. Nous en sommes fiers. Nous n’avons que faire de leur sentiment de culpabilité qu’ils rachètent par des allocations, des détaxes sur les cigarettes ou des licences pour l’ouverture de casinos. Un ironworker ne vit pas de charité. Quand j’avance sur la poutre, au dessus de Manhattan, quand j’assemble a la main les pièces de leurs cathédrales d’acier, je ne suis pas dans leur univers mais dans le mien. Je marche où personne n’a marché avant moi. Dans le ciel. Avec les aigles.

Le roman alterne les époques. Depuis des générations, les ironworkers construisent les immenses grattes-ciels ou ponts parcourant l’Amérique. A l’arrivée des blancs sur le nouveau continent, les Mohawks sont tout d’abord embauchés pour naviguer sur les fleuves du Canada. Puis ils commencent à aider à construire des ouvrages de grande envergure. Ils s’avèrent très adroits sur des poutres et sont réputés pour ne pas avoir le vertige. Apprenant vite et bien, de nombreuses familles se mettent à travailler dans la construction. Quand l’Amérique se modernise, les grattes-ciels commencent à s’élever et les ironworkers sont les premiers à participer. De la fin du XIXème siècle, en passant par les années 60 pour arriver aux années 2000, une génération d’ironworkers est explorée à travers la famille LaLiberté.

Les us et coutumes des Mohawks comme le quotidien d’un ironworker sont parfaitement décrits. La narration est réaliste tout en pouvant se montrer poignante par moments. Ciel d’acier est un roman captivant.

En résumé :

Ciel d’acier est un roman passionnant explorant une génération de Mohawks.

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« L’unique trait du pinceau ne dessine pas, il révèle seulement ce qui existait déjà. »

Zen de Maxence Fermine

La musique la plus difficile à créer, mais certainement la plus belle, est celle du silence.

zenEditions Michel Lafon
134 pages – 14,85€ – Octobre 2015

Quatrième de couverture :

« Chaque jour, de l’aube au crépuscule, Maître Kuro pratique l’art subtil de la calligraphie.
Pendant de longues heures, dans un recueillement proche de la plénitude, il reste agenouillé devant un rouleau de papier de riz et le recouvre d’encre noire.
Peu lui importe le vaste monde et ce qui le régit depuis des siècles. Il vit concentré sur son labeur et sur la direction, la finesse du trait qu’il dessine à main levée.
Avec verticalité, harmonie, simplicité et élégance.
Ainsi va la vie, tranquille et apaisante, de Maître Kuro. »

Jusqu’au jour où…

Avis personnel :

Je tiens à remercier Babelio et les éditions Michel Lafon pour cette lecture. Maxence Fermine était un auteur que je voulais découvrir depuis un petit moment. Cela n’a pas été avec Neige, mais avec Zen. Je pense que ces deux fictions se ressemblent beaucoup par leur écriture très poétique.

Cette lecture m’a rappelé un livre lu il y a deux ans : SHO : Calligraphes de Kyoto. La même passion pour la calligraphie japonaise est ressentie. Ce n’est pas que de l’art. C’est toute une façon de vivre. La calligraphie se décide en un seul instant. Elle se forme dans l’esprit du calligraphe et elle est ensuite appliquée sur du papier. Il n’y a pas le droit à l’hésitation ou à l’erreur. C’est pour cela que la concentration du calligraphe ne doit pas être perturbée. Ni par autrui ni par ses propres pensées.

Mais l’équilibre de toute une vie peut à tout moment être balayé par l’imprévu. Un imprévu aussi fragile et insignifiant que l’arrivée d’une enveloppe. Une enveloppe de couleur rouge.
Tout autant que le battement d’ailes d’un papillon peut, de l’autre côté de la planète, engendrer un ouragan, et même si pour l’heure il est incapable d’en prendre la mesure, ce courrier est sur le point de provoquer un cataclysme dans la vie du calligraphe.

Maître Kuro est un calligraphe de talent. Il vit seul, dans une maison simple et fonctionnelle, dans une forêt à 3 km de marche de la ville la plus proche. Il passe ses journées à méditer ou à calligraphier. Sa vie saine et sereine lui a permis de devenir qui il est aujourd’hui. Pour subvenir à ses maigres besoins, il donne des cours à quelques prétendants méritants. Un jour, la jeune Yuna arrive chez lui. Talentueuse, il lui enseigne ce qu’il connaît. Mais elle lui apporte une fraîcheur qui chamboule son univers. Pourra-t-il retrouver sa sérénité d’esprit ?

La plus belle des calligraphies est celle qu’on écrit à l’encre de ses doigts, tel un tatouage éphémère, sur la peau de l’être aimé.

L’écriture est unique et pleine de poésie. Les chapitres sont très courts (63 chapitres pour 134 pages…) ainsi que de nombreuses phrases ce qui permet à la narration de faire effet. Le lecteur ressent les émotions des personnages et se laisse happer par la poésie du texte.

Elle sait qu’il y a deux sortes de gens.
Ceux qui rêvent leur vie.
Et ceux qui, coûte que coûte, vivent leurs rêves.
Il y a les rêveurs.
Et il y a les artistes.

Un seul regret, la sérénité et la poésie sont suffisantes et auraient pu supplanter l’amour et le désir…

En résumé :

Un beau récit poétique sur l’art de la calligraphie et la sérénité demandée pour le pratiquer.

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« C’était le seul moyen de pousser à l’envers. »

La végétarienne de Han Kang

Han-Kang-La-VégétarienneEditions Le serpent à plumes
245 pages – 18€ – 2015
Traduction de Jeong Eun Jin et Jacques Batilliot

Quatrième de couverture :

Une nuit, elle se réveille et va au réfrigérateur, qu’elle vide de tout ce qu’il contenait de viande. Guidée par son rêve, Yonghye a désormais un but, devenir végétale, se perdre dans l’existence lente et inaccessible des arbres et des plantes.

Ce dépouillement qui devient le sens de sa vie, le pouvoir érotique, floral, de sa nudité, vont faire voler en éclats les règles de la société, dans une lente descente vers la folie et l’absolu.

Avis personnel :

Yonghye vit une existence paisible jusqu’à ce qu’elle décide subitement de devenir végétarienne. A la suite de rêves où elle voit des visages ensanglantés, elle pense qu’arrêter de manger de la viande ou de tout ce qui provient d’un animal pourra les stopper. Mais ses rêves ne cessent pas. Elle ne dort plus et ne mange plus. Elle devient si frêle qu’elle met en danger sa santé. Sa famille s’inquiète et tente d’intervenir mais rien ne détourne Yonghye de son objectif. Elle ne veut plus absorber de viande et son état physique, tout comme celui psychique, se dégrade.

Le livre est séparé en trois parties. Chacune est narrée par une personne différente, proche de Yonghye, mais ce n’est jamais elle directement. Outre les changements de narration, il y a plusieurs avancées temporelles. Le roman narre la descente dans la folie de Yonghye. Ses maigres tentatives de retour à la réalité ne seront jamais réussies.

Quand on fait un rêve, on le prend pour la réalité. Mais quand on finit la nuit, on sait qu’il n’en était rien…

Dans la première partie, sobrement intitulée « La végétarienne », l’histoire est narrée par le mari de Yonghye. Elle devient végétarienne du jour au lendemain et son mari ne peut pas le supporter. Au début, il tente plus ou moins de l’aider. Il fait appel à sa famille, il l’accompagne à l’hôpital mais il ne peut pas accepter son changement. Il n’essaye même pas de la comprendre.

La deuxième partie est racontée par le beau-frère de Yonghye. Artiste, il est fasciné par la tâche mongolique – qui est le nom de cette partie – au-dessus de la fesse gauche de Yonghye. Il ne rêve que de peindre des fleurs sur tout son corps et de le mettre en scène. Yonghye, aspirant à la nature, se laisse facilement convaincre.

La dernière partie, « Les flammes des arbres », est narrée par la sœur de Yonghye, Inhye. Les deux jeunes femmes sont différentes de caractère. Yonghye a toujours été placide, se laissant faire, alors que Inhye s’adapte plus facilement en société. Même si Inhye a des raisons d’en vouloir à sa sœur, elle ne peut pas l’abandonner.

La végétarienne est un roman original mais captivant. Le style est simple et descriptif. Le végétal auquel aspire Yonghye est transcrit par sa manière de vivre, par les images véhiculées par son but mais aussi par la narration.

En résumé :

Une plume très agréable pour une histoire originale.

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« Le problème du divorce n’est pas un problème privé [mais] un problème social et politique. »

Des amis de BAEK Nam-Ryong

Ils ont des familles ou vivent dans une famille. Aucun ne vit sans famille. Une famille où règne l’amour est un monde beau où grandit l’avenir.

desamisEditions Actes Sud – 245 pages
Novembre 2013 – 21,80€
Traduction de Patrick Maurus et Yang Jung-Hee

Quatrième de couverture :

Première traduction en France d’un roman venu de la République populaire démocratique de Corée (du Nord), ce livre nous invite à partager les investigations d’un magistrat qu’une femme a saisi d’une demande de divorce – et qui se trouve donc confronté à un dysfonctionnement social. Là-bas, en effet, les affaires privées engagent l’intérêt public. Et en l’occurrence, la requête est rendue particulièrement délicate par les professions respectives des époux : la demanderesse est cantatrice, et elle se plaint de l’incompréhension “culturelle” de son mari – qui est ouvrier. L’enquête menée par le juge dans l’entourage du couple va donc prendre rapidement un tour quasi politique…
Lucide et plein d’humour, ce texte offre une vision en prisme d’un pays dont la réalité nous est complètement méconnue. Il met à mal nos préjugés, et révèle le talent littéraire de Baek Nam-Ryong, issu de la classe ouvrière et devenu un écrivain à succès, qui ne se prive pas d’exercer ici son pouvoir critique, tout en conférant à son art une exigence de probité… œuvrant ainsi, de façon très personnelle, pour le bien commun.

Avis personnel :

La préface, un brin moralisatrice, présente le contenu de ce livre. Premier roman nord-coréen traduit en France, Des amis n’échappe pas à une certaine propagande mais c’est aussi une histoire à part entière. Les valeurs du régime communiste sont soulignées : le travail de l’ouvrier à l’usine est à la base de la société, la cellule familiale est la base-même de la société et le bien de la nation passe avant le bonheur individuel. Ou plutôt ce dernier se construit grâce à elle. Si la société dans son ensemble va bien, l’homme ne peut être que heureux. L’idéologie de la Corée du Nord est présenté sans être prégnante, le nom du leader actuel n’est par exemple jamais cité.Toutefois, on ne peut l’oublier comme en témoigne certaines paroles.

Elle avait perdu ses parents dans un bombardement des salauds américains.

Chai Soon-Hwi, cantatrice, demande le divorce. Elle a bien conscience de troubler l’ordre public mais elle ne peut plus supporter sa situation personnelle. Elle ne peut pas continuer à vivre avec son mari ouvrier, Ri Sok-Chun, qui ne la comprend pas. Leur problème est examiné par le juge Jong Jin-Woo qui décidera d’accorder ou non le divorce.

Le problème du divorce n’est pas un problème privé, ni un problème administratif qui se résumerait à rompre ou non les relations entre époux. C’est un problème social et politique qui réside dans le destin de la famille en tant que cellule de la société, et dans la solidité de la grande famille de la société. C’est pour cela que notre tribunal le traite avec sérieux.
– Camarade juge, je connais bien la supériorité de notre code.

Le juge est le véritable héros de ce roman. Il enquête sur la situation de Chai Soon-Hwi et de son époux. Il recueille leur ressenti ainsi que les témoignages des personnages qui les connaissent. Soon-Hwi était ouvrière tout comme son mari. Mais grâce à ses talents de chant, elle est devenue cantatrice et est reconnue en tant que telle. Elle a peu à peu oublié d’où elle venait. Son mari est bien décidé à ne pas changer. Tourneur, il aime son métier et ne souhaite pas se former. La reconnaissance n’est pas son but, il veut juste servir la nation.

Le juge s’immisce entièrement dans leur vie, leur procurant conseils et leçons de morale. Leur situation se projette aussi sur lui et il s’auto-critique. Sa femme n’est pas souvent à la maison, occupée à essayer de faire pousser des légumes dans son village natal, et il doit prendre en charge les tâches ménagères.

Le nuage de malheur que le couple de Sok-Chun avait laissé versait une pluie froide sur le cœur du juge.

Les personnages sont peu nombreux et ils vivent dans un espace assez réduit. Ce sont des gens ordinaires. L’auteur leur donne vie et décrit leur quotidien. La question du divorce n’est pas le point central du roman. Elle sert à lancer l’intrigue et l’introspection des personnages.

J’ai beaucoup apprécié la narration. Elle est très détaillée mais ne se révèle pas ennuyante. Les dialogues sont un peu étranges du fait que le style diffère de celui français. Le roman prône un peu trop les bons sentiments et le communisme mais la lecture reste agréable.

En résumé :

Un roman très intéressant pour découvrir quelques morceaux de vie de nord-coréens. A condition de ne pas oublier la propagande bien qu’elle soit plutôt effacée.

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