« Tous ceux qui avaient à mourir sont morts. »

Antigone de Jean Anouilh

Editions La Table Ronde
123 Pages – Mars 2006 – 5,40 €

L’auteur :

Jean Anouilh est un écrivain et dramaturge français, né le 23 juin 1910 à Bordeaux et mort le 3 octobre 1987 à Lausanne (Suisse). Sa pièce la plus célèbre est Antigone qui est une réécriture moderne de la pièce de Sophocle.

Avis personnel :

Qu’est-ce que j’apprécie cette pièce de théâtre ! Originale, superbement écrite, apportant des réflexions…il n’y a rien à décrier ! En prenant comme base un mythe antique, Jean Anouilh arrive à livrer un récit très actuel où le moderne et l’ancien coexistent parfaitement. La pièce a été écrite pendant la seconde guerre mondiale et Antigone est considérée comme une figure de la Résistance. Je n’entrerai pas dans les détails, ce n’est pas cet aspect là qui m’a intéressée dans la pièce mais voici quelques mots de l’auteur.

L’Antigone de Sophocle, lue et relue et que je connaissais par cœur depuis toujours, a été un choc soudain pour moi pendant la guerre, le jour des petites affiches rouges. Je l’ai réécrite à ma façon, avec la résonance de la tragédie que nous étions alors en train de vivre.

La pièce, constituée d’un seul acte, s’ouvre sur un prologue qui présente les personnages et résume l’action. A la mort d’Œdipe, ses fils Etéocle et Polynice se sont disputés le trône. Ils se sont entretués quand personne n’a voulu le partager. Etéocle a été porté en héros tandis que le cadavre de Polynice devra pourrir à la vue de tous et à la merci des charognards. Selon les rites de l’époque, toute personne non enterrée ne pouvait trouver la paix : son âme errait durant l’éternité. Toute personne qui tenterait d’approcher du corps serait condamnée à être emmurée vivante.

Antigone, l’héroïne éponyme, est une jeune fille avec un physique plutôt disgracieux : petite, maigre, mal peignée et noiraude. Pourtant, elle aussi courageuse et passionnée, ne voulant pas vivre à moitié. Elle est la fille d’Œdipe qu’il a eu avec sa mère Jocaste. Elle a pour sœur Ismène et pour frères Etéocle et Polynice. Ismène est dépeinte comme une jeune femme belle et raisonnable au contraire d’Antigone. Pourtant, ce n’est pas elle qu’Hémon choisira. Il s’éprend d’Antigone et la suivra jusqu’au bout. Le dernier personnage important est Créon. Frère de Jocaste, il a hérité du trône à la mort des deux frères ennemis. Il se montre sévère en condamnant Antigone qui tente de recouvrir de terre son frère mort. Mais étant le roi, il ne fait que gouverner les hommes. Il tente de la sauver, se montrant alors trop bon pour être un véritable tyran, mais Antigone ne veut rien entendre.

Antigone :

Vous me dégoûtez tous avec votre bonheur ! Avec votre vie qu’il faut aimer coûte que coûte ! […] Moi, je veux tout, tout de suite, – et que ce soit entier – ou alors je refuse ! Je ne veux pas être modeste, moi, et me contenter d’un petit morceau si j’ai été bien sage. Je veux être sûre de tout aujourd’hui et que cela soit aussi beau que quand j’étais petite – ou mourir.

Antigone doit mourir et personne ne peut rien y changer. Toutefois le lecteur espère un revirement de situation mais à chaque fois qu’il survient, Antigone décide de mourir pour une autre raison. C’est annoncé dès le prologue et le chœur se charge de rappeler les différents moments de cette tragédie. Le chœur joue son rôle de commentaire mais il apparaît aussi comme personnage, entamant un dialogue avec Créon. Finalement, Antigone ne sait pas réellement pourquoi elle meurt. C’est juste son rôle. J’ai particulièrement apprécié comment l’auteur rappelle la conception de la tragédie ainsi que les différents débats opposant Créon et Antigone.

Et puis, surtout, c’est reposant, la tragédie, parce qu’on sait qu’il n’y a plus d’espoir, le sale espoir ; qu’on est pris, qu’on est enfin pris comme un rat, avec tout le ciel sur son dos, et qu’on n’a plus qu’à crier, – pas à gémir, non, pas à se plaindre, – à gueuler à pleine voix ce qu’on avait à dire, qu’on n’avait jamais dit et qu’on ne savait peut-être même pas encore. Et pour rien : pour se le dire à soi, pour l’apprendre, soi. Dans le drame, on se débat parce qu’on espère en sortir. C’est ignoble, c’est utilitaire. Là, c’est gratuit. C’est pour les rois. Et il n’y a plus rien à tenter, enfin !

En résumé :

Une très belle pièce de théâtre avec une écriture moderne et incitant à la réflexion.

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Liens : L’auteurLa pièce

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En attendant Godot de Samuel Beckett

En attendant Godot de Samuel Beckett

Les éditions de Minuit – 124 Pages
Août 2009 – 6,80 €

Quatrième de couverture :

Vous me demandez mes idées sur « En attendant Godot », dont vous me faites l’honneur de donner des extraits au Club d’essai, et en même temps mes idées sur le théâtre.
Je n’ai pas d’idées sur le théâtre. Je n’y connais rien. Je n’y vais pas. C’est admissible.
Ce qui l’est sans doute moins, c’est d’abord, dans ces conditions, d’écrire une pièce, et ensuite, l’ayant fait, de ne pas avoir d’idées sur elle non plus.
C’est malheureusement mon cas.
Il n’est pas donné à tous de pouvoir passer du monde qui s’ouvre sous la page à celui des profits et pertes, et retour, imperturbable, comme entre le turbin et le Café du Commerce.
Je ne sais pas plus sur cette pièce que celui qui arrive à la lire avec attention.
Je ne sais pas dans quel esprit je l’ai écrite.
Je ne sais pas plus sur les personnages que ce qu’ils disent, ce qu’ils font et ce qui leur arrive. De leur aspect j’ai dû indiquer le peu que j’ai pu entrevoir. Les chapeaux melon par exemple.
Je ne sais pas qui est Godot. Je ne sais même pas, surtout pas, s’il existe. Et je ne sais pas s’ils y croient ou non, les deux qui l’attendent.
Les deux autres qui passent vers la fin de chacun des deux actes, ça doit être pour rompre la monotonie.
Tout ce que j’ai pu savoir, je l’ai montré. Ce n’est pas beaucoup. Mais ça me suffit, et largement. Je dirai même que je me serais contenté de moins.
Quant à vouloir trouver à tout cela un sens plus large et plus élevé, à emporter après le spectacle, avec le programme et les esquimaux, je suis incapable d’en voir l’intérêt. Mais ce doit être possible.
Je n’y suis plus et je n’y serai plus jamais. Estragon, Vladimir, Pozzo, Lucky, leur temps et leur espace, je n’ai pu les connaître un peu que très loin du besoin de comprendre. Ils vous doivent des comptes peut-être. Qu’ils se débrouillent. Sans moi. Eux et moi nous sommes quittes.

Samuel Beckett, Lettre à Michel Polac, janvier 1952

L’auteur :

Samuel Beckett, né le 13 avril 1906 à Dublin et mort le 22 décembre 1989 à Paris est un écrivain, poète et dramaturge irlandais. Il a reçu le Prix Nobel en littéraire en 1969 pour « son œuvre, qui à travers un renouvellement des formes du roman et du théâtre, prend toute son élévation dans la destitution de l’homme moderne ». Son œuvre est austère et minimaliste, ce qui est généralement interprété comme l’expression d’un profond pessimisme face à la condition humaine.

Plus d’informations sur Wikipédia.

Avis personnel :

Cette pièce en deux actes appartient au théâtre de l’absurde. Vladimir et Estragon sont deux personnages qui discutent pour faire passer le temps en attendant Godot. Leurs dialogues sont parfois vides, ils ne s’écoutent pas l’un et l’autre. Ainsi, l’un pose une question et l’autre revient sur un sujet précédent. Le premier répète sa question plusieurs fois sans pour autant que l’autre n’y réponde de suite. Deux autres personnages font leur apparition et rompent la monotonie du dialogue incessant et absurde de Vladimir et Estragon. Ce nouveau couple est encore plus particulier que le précédent. Pozzo est un homme qui se croit supérieur à tous les autres et qui traite son compagnon Lucky comme un esclave. Ce dernier n’a de chanceux que le nom, n’existant que pour obéir aux ordres de son maître. Le lecteur se demande ce qui les lie mais aucune réponse ne sera apportée. Un temps Vladimir se révolte du comportement de Pozzo envers Lucky mais aucun dialogue ne sera réellement engagé. Lucky est considéré à la fois comme un homme à tout faire, portant les affaires de Pozzo, ainsi que comme un animal de foire. En effet, il danse et parle lorsque Pozzo le lui ordonne. Son monologue est long, difficilement compréhensible avec des mots qui se répètent, d’autres qui disparaissent, des retours en arrière et surtout aucune ponctuation.

Le rapport à la temporalité est très étrange. Les personnages ne se souviennent jamais des mêmes choses. Et entre les deux actes, une seule nuit a passé d’après Vladimir mais de nombreux détails nous montrent le contraire. Par exemple, l’arbre dans le premier acte ne porte aucune feuille alors qu’il en est couvert dans le deuxième acte. Le fait le plus troublant est ce qui arrive à Pozzo et Lucky. Dans le deuxième acte, le premier est devenu aveugle tandis que l’autre est muet. Difficile à croire en une seule nuit. Et que dire du garçon qui réapparaît à la fin du deuxième acte pour leur annoncer que Godot ne viendra que le lendemain. Il certifie n’être jamais venu la veille annoncer la même chose…

L’auteur joue aussi avec le langage. Les dialogues se ressemblent tout au long de la pièce et de nombreux échanges sont inutiles. Entre répétition et paroles absurdes, de nombreuses scènes comiques prennent place. Par ailleurs, il y a une abondance de didascalies. La moindre gestuelle est précisée tout comme les intonations des différents personnages.

Il est difficile de saisir un sens à cette pièce de théâtre. Samuel Beckett n’explique jamais ses pièces, comme on peut d’ailleurs le remarquer avec sa lettre de la quatrième de couverture. Pourtant, on prend un réel plaisir à lire à cette pièce et les représentations doivent être remarquables. A la fin, le lecteur ne sait pas qui est ce Godot à part qu’il est censé apportait un changement. Mais à quoi ? Que s’est-il passé ? Le lecteur reste perplexe quant à tous ces personnages et leur situation.

Liens : La pièce sur WikipédiaSamuel Beckett sur les éditions de Minuit.

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Le roi se meurt de Eugène Ionesco

Le roi se meurt de Eugène Ionesco

Il n’y a rien d’anormal puisque l’anormal est devenu habituel.

Editions Folio – 137 Pages
Illustration de Laëtitia Le Saux

L’auteur :

Eugène Ionesco, né Eugen Ionescu le 26 novembre 1909 à Slatina (Roumanie) et mort le 28 mars 1994 à Paris, est un auteur dramatique et écrivain roumain et français. Il passa une majeure partie de sa vie à voyager entre la France et la Roumanie.
Représentant du théâtre de l’absurde, il a écrit de nombreuses œuvres dont les plus connues sont La Cantatrice chauve, Les Chaises ou bien encore Rhinocéros.
Le théâtre de Ionesco représente de façon palpable la solitude de l’homme et l’insignifiance de son existence.

Plus d’informations sur Wikipédia.

Avis personnel :

Cette pièce de théâtre est constituée d’un seul acte pendant lequel le roi se meurt comme l’indique le titre. Cinq personnages gravitent autour du roi Bérenger Ier. Sa première épouse, Marguerite, symbolise la raison. Sa seconde, Marie, est la reine favorite du roi et exprime l’amour. Elle se lancera dans des tentatives désespérées pour sauver le roi. Trois autres personnages de moindre importance sont aussi présents. Le Médecin, qui est aussi chirurgien, bourreau, bactériologue et astrologue, est du côté de Marguerite, approuvant toutes ses remarques. Juliette est à la fois femme de ménage et infirmière, représentant le peuple et le travail. Et pour terminer, le Garde, qui n’est là que pour faire des déclamations au public, symbolise ainsi le royaume.

La pièce s’ouvre sur le garde qui annonce les différents personnages entrants sur scène. Marguerite souhaite annoncer au roi qu’il va mourir tandis que Marie essaye de l’en empêcher. Le roi est le dernier entré en scène et il apprend peu après qu’il va mourir. On peut par ailleurs voir une mise en abyme du théâtre avec la révélation de Marguerite : « Tu vas mourir à la fin de ce spectacle. ». Pendant toute la durée de la pièce, le roi va se révolter contre cette affirmation avant de finalement l’accepter. Il passe par trois étapes parfaitement visibles : la dénégation, la révolte et la résignation. On pourrait y voir un schéma similaire aux cinq étapes du deuil : le déni, la colère, le marchandage, la dépression et l’acceptation.

Le roi, autrefois à la tête d’un empire très puissant, ne possède plus qu’un royaume qui se fissure. Son autorité faiblit, plus rien ne lui obéit. Le temps s’écoule étrangement. En quelques heures, tout s’écroule autour de lui. Son âge est différent d’une page à l’autre, à un moment il a plus de quatre cents ans et à un autre (seulement) deux cent quatre-vingt-trois ans. Outre l’espace et le temps qui sont particuliers, il y a aussi un questionnement sur le langage. Les répliques sont généralement courtes et s’enchaînent très rapidement. Les didascalies ont un rôle très important, indiquant les voix et gestes de chaque acteur, et sont donc nombreuses.

Sur fond de tragédie, cette pièce propose une réflexion sur la mort. Il faut en avoir conscience, elle est inéluctable. « Tu étais condamné, il fallait y penser dès le premier jour. » dit la reine Marguerite au roi mais celui-ci n’avait pas le temps d’y penser. Le lecteur est aussi invité à réfléchir à ce qu’il laisse derrière lui tout comme le roi souhaite ne pas être oublié. Le roi a peur de mourir comme tout un chacun.

En résumé : C’est une pièce de théâtre qui apporte de l’innovation et rompt avec le théâtre classique. Un rapport particulier au temps et au langage permet à Ionesco de créer diverses réflexions comme celle sur la mort.

Liens : La pièce sur Wikipédia.

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La cantatrice chauve suivi de La leçon de Ionesco

La cantatrice chauve suivi de La leçon de Ionesco

Editions Folio – 150 Pages

L’auteur :

Eugène Ionesco, né Eugen Ionescu le 26 novembre 1909 à Slatina (Roumanie) et mort le 28 mars 1994 à Paris, est un auteur dramatique et écrivain roumain et français. Il passa une majeure partie de sa vie à voyager entre la France et la Roumanie.
Représentant du théâtre de l’absurde, il a écrit de nombreuses œuvres dont les plus connues sont La Cantatrice chauve, Les Chaises ou bien encore Rhinocéros.
Le théâtre de Ionesco représente de façon palpable la solitude de l’homme et l’insignifiance de son existence.

Plus d’informations sur Wikipédia.

Avis personnel :

Ce livre se sépare en deux pièces : La cantatrice chauve et La leçon, toutes deux appartenant au théâtre de l’absurde.

La cantatrice chauve est la première pièce de théâtre écrite par Ionesco en 1950. Elle a été mise en scène par Nicolas Bataille. De nombreuses indications scéniques nous permettent de bien visualiser ce que souhaitaient l’auteur et le metteur en scène.
Il est difficile de résumer l’intrigue. Deux couples se rencontrent pour dîner, un pompier intervient pour raconter des anecdotes et la bonne prend aussi la parole sans autorisation. Dans une pièce possédant plusieurs scènes, tout ce petit monde évolue sous nos yeux ébahis. Des échanges de paroles parfois incompréhensibles, souvent farfelues nous donnent à voir un monde absurde, très caricaturé.

La leçon est un dialogue entre un vieux professeur et une jeune élève avec parfois l’intervention de la bonne. La difficulté des cours ne cesse d’augmenter et l’élève ne comprendra plus rien, tentant de se sortir d’une situation où le maître devient de plus en plus agressif. Les cours sont d’ailleurs très étranges…Une grande intensité demeure sous ses lignes et ne cesse d’augmenter jusqu’au final auquel je ne m’attendais pas.

J’ai découvert Ionesco avec Rhinocéros et c’est un auteur que j’apprécie beaucoup. Qu’il y ait un message caché derrière ces pièces, certainement. Mais on s’amuse à suivre ces dialogues absurdes, à être étonnés de bout en bout par une narration absurde mais parfaitement tenue. J’aimerais beaucoup voir une représentation du théâtre de l’absurde, surtout de La cantatrice chauve.

En résumé, deux pièces très intéressantes à lire où l’étonnement sera de mise jusqu’au bout !

Extrait :

M. Smith : Hm. Silence
Mme Smith : Hm, hm. Silence
Mme Martin : Hm, hm, hm. Silence
M. Martin : Hm, hm, hm, hm. Silence
Mme Martin : Oh, décidément. Silence
M. Martin : Nous sommes tous enrhumés. Silence
M. Smith : Pourtant il ne fait pas froid. Silence
Mme Smith : Il n’y a pas de courant d’air. Silence
M. Martin : Oh non, heureusement. Silence
M. Smith : Ah, la la la la. Silence
M. Martin : Vous avez du chagrin ? Silence
Mme Smith : Non, il s’emmerde. Silence
Mme Martin : Oh, monsieur, à votre âge, vous ne devriez pas. Silence
M. Smith : Le cœur n’a pas d’âge. Silence

Liens : N’hésitez pas à consulter les pages Wikipédia de ces pièces, très instructives : La cantatrice chauveLa leçon.

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